Jin, médecin d’un autre temps ou l’ancien boulet de Tonkam

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12 avril 2016 par sweetmadonna

Après plusieurs longs mois de sommeil (ha ben non, presque 1 an jour pour jour en fait !), réveil du blog pour aborder un titre que j’ai récupéré en occasion il y a pas loin d’un an (les 19 premiers volumes) et que j’ai pu compléter à Noël avec l’ultime tome sorti en juin dernier : Jin, de Motoka Murakami, lauréat du prix Tezuka en 2011 avec Le samouraï Bambou de Taiyo Matsumoto (dont nous parlerons plus tard, normalement).

 

 

Le titre de l’article évoque les difficultés de Tonkam avec cette série car, pour sortir ces 20 volumes, il aura fallu à l’éditeur plus de 8 ans, le dernier sortant plus de 4 ans après le Japon. A tel point que l’on a bien cru ne jamais voir arriver les derniers tomes, sans cesse repoussés. Il faut reconnaître que les ventes de Jin n’ont jamais été fameuses. Un repère tout bête (même s’il n’est pas forcément représentatif du public manga dans son ensemble) : la série est au-delà de la 2000ème place au classement popularité MS, où elle est possédée par moins de 300 membres, dont seule une grosse soixantaine est allé jusqu’au terme du titre… Mais pourquoi ce titre n’a-t-il pas marché ? Histoire navrante ? Vide intersidéral du scénario ? Dessin horrible ? Rien de tout ceci – bien au contraire – mais des explications peuvent se trouver aisément et rendent alors le « sort » de Jin beaucoup plus compréhensible, bien que décevant devant les réelles qualités du titre.

 

Retour dans le passé, quand la petite histoire rencontre la grande

 

Le synopsis de Jin est assez simple : un médecin de l’an 2000 – Jin Minakata – se retrouve propulsé au Japon de l’époque Edo (deuxième moitié du 19ème siècle, 1862 au début de notre histoire) juste après une opération pour le moins inhabituelle. Il va alors devoir s’adapter tout en mettant en pratique ce qu’il maîtrise le mieux : sa médecine de l’an 2000, très en avance sur celle du Japon de l’époque. On le voit, le sujet semble plutôt prometteur, avec du fond et un léger soupçon de surnaturel pour saupoudrer le tout. Rien de forcément rédhibitoire à première vue donc.

 

 

Pourtant, Jin possède ce que l’on peut appeler « le défaut de ses qualités ». Cette formule résume assez bien ce qui peut être le plus gros frein pour beaucoup de lecteurs, même parmi les plus endurcis, ouverts et passionnés : comme d’autres titres traitant de cette période complexe d’Edo, Jin accumule les références historiques sur cette période très riche, qu’il s’agisse d’événements, de lieux ou, surtout, de personnages. Ainsi, le lecteur ne connaissant pas suffisamment cette période de l’histoire du Japon risque de se retrouver pour le moins démuni. Les exemples sont nombreux, réguliers, et peuvent décourager les plus courageux. En effet, difficile de blâmer le lecteur qui ne comprend pas tous ces détails, que ce soit sur les différentes périodes de cette ère, sur les étranges changements d’année, sur la présentation d’un personnage dont on sent qu’il aura une importance et que l’énonciation de son nom doit provoquer quelque chose pour le lecteur mais que celui-ci, lorsqu’il n’est pas au fait de l’histoire nippone, ne voit pas de qui il s’agit… Un vrai décalage s’opère alors et peut s’avérer incontournable, provoquant l’arrêt du titre. Que faire pour palier à cela ? Proposer un lexique, des repères chronologiques, des glossaires, des préfaces… Les possibilités de rendre cette période de l’histoire, les événements narrés et les personnages rencontrés plus accessibles sont nombreuses. Et si on retrouve bien, ci et là, quelques annotations, le tout est grandement insuffisant pour combler les lacunes du lecteur non spécialiste de l’histoire nippone du 19ème siècle, forcément nombreuses.

 

Mais s’il peut s’agir d’un défaut pour certains, il est néanmoins difficile de considérer ce point comme un réel obstacle puisque c’est lui qui fait tout l’intérêt du titre : le contexte historique sert de décor aux aventures de notre héros, qui se retrouvera à tenter de sauver le peuple de l’époque grâce à ses facultés dignes d’un « dieu ». Entre actes de chirurgie et élaboration de remèdes contre les grands maux de l’époque (rougeole, choléra, béribéri…), Jin Minakata va progressivement mesurer son impact sur cette époque, lui, l’être du futur. Ses rencontres avec les personnages historiques marquants sont sans nul doute des points d’orgues, à différents niveaux, et il est intéressant de voir ce que ces agissements pourraient avoir comme répercussions… Donc, si ce contexte peut être un frein devant notre manque de connaissance, il est indéniablement la force du titre, qui joue beaucoup sur l’impact de la médecine moderne sur le Japon d’Edo.

 

Médecin un jour, médecin toujours

 

Si nous mettons de côté la partie historique du titre, son autre thème principal est donc la médecine. Régulièrement évoquée dans bon nombre de titres, la période Edo recèle toujours quelques événements rarement narrés ou, comme ici, des pans peu abordés. En effet, la médecine de l’époque reste un mystère pour beaucoup et il est intéressant de voir les luttes de pouvoir entre la médecine « officielle » et la médecine « occidentale ». Jin se retrouvera, bien malgré lui, au beau milieu de ces conflits…Afin de réaliser un titre le plus crédible possible, Motoka Murakami s’est entouré d’une jolie brochette de médecins (et historiens) pour l’assister dans son scénario, qu’il s’agisse d’une opération d’un hématome crânien, d’une appendicite ou pour la fabrication artisanale de pénicilline. Il en ressort un titre avec une réelle authenticité, même si l’on est en droit de se demander comment Jin fait pour connaître et se rappeler d’autant de choses… Après tout, un spécialiste en neurochirurgie n’est pas forcément capable de savoir guérir toute sorte de maladie et de réaliser toute sorte d’opérations. Ces opérations sont par ailleurs très développées (que ce soit dans leurs différentes étapes – aussi bien par le texte que par le dessin), avec des descriptions progressives et un souci du moindre petit détail dans le dessin qui a du prendre un temps fou à l’auteur. Un travail minutieux donc de ce côté-là. Comme déjà énoncé plus haut, le contexte historique de la médecine du Japon de l’époque est aussi décrit avec minutie, que ce soient les remèdes utilisés ou l’état des connaissances des médecins nippons et étrangers de l’ère Edo, créant bien évidemment un réel décalage avec les aptitudes et savoirs de notre héros. Ce point là n’est donc pas forcément un défaut, même s’il est vrai que le manga médical reste un genre particulier (du culte Black Jack au très « américain » Team Medical Dragon) qu’il faut apprécier.

 

Une édition de qualité… et truffée de coquilles

 

L’édition offerte par Tonkam est très convenable, avec quelques points positifs comme la papier utilisé, le format ou la présence de pages couleurs à presque tous les volumes. Mais on constate à regrets la présence de très nombreuses coquilles, que ce soient des phrases mal tournées, des lettres ou des mots oubliés ou de grossières fautes d’orthographe. On a donc parfois besoin de relire plusieurs fois certains passages pour être certain de bien comprendre… Et si l’on ajoute à cela l’absence d’un véritable lexique ou d’éléments éditoriaux permettant, notamment, de mieux cerner le contexte historique du récit comme déjà évoqué plus haut, on ne peut qu’être déçu du travail globalement fourni, qui donne l’impression que l’éditeur n’a jamais réellement cru au titre et à son potentiel. Pourtant, ces éléments semblent indispensables pour espérer accrocher un lecteur, qui aura déjà bien du mal en présence de ces petits plus. Donc s’ils ne sont même pas présents…

 

 

Le souci du détail, encore et toujours

 

Jin fait partie de ces séries qui ne rechignent pas sur les détails, autant graphiques que scénaristiques. Comme déjà dit plus haut, les repères historiques sont nombreux, précis, et les références à des événements et/ou des personnages sont légions. Murakami fait donc dans la précision sur ce point, bien aidé par la supervision de l’historien Kunihiko Oba (maître de conférence en lettres et sciences humaines). La précision accompagne également les diverses opérations menées par notre héros et ses collègues. Etape par étape, chaque opération est décrite avec une minutie chirurgicale (difficile de trouver un qualificatif plus adapté). Certes, on ne se sent pas capables de reproduire les actions de Jin mais l’ensemble est parfaitement didactique et efficace. Là encore, la supervision de Shizu Sakaï (professeur d’histoire de la médecine) et Yasuhiko Tomida (docteur en neurochirurgie) n’aura pas été de trop pour faciliter le travail de l’auteur. Enfin, le dessin de Motoka Murakami fait lui aussi la part belle aux détails : que ce soit les décors, représentant parfaitement le Japon de l’époque, les costumes, les ustensiles, les personnages, l’anatomie… Tout est parfaitement détaillé et l’ensemble propose des pages de grande qualité, la colorisation de certaines étant aussi particulièrement réussie. Du joli travail, qui, cette fois, ne devrait en aucun cas constituer un obstacle pour les lecteurs, mêmes les plus tatillons.

 

 

Une fin longtemps attendue qui ne déçoit pas

 

Le principal problème que l’on peut rencontrer dans ces titres qui abordent le sujet du voyage dans le temps se situe en général dans leur conclusion, qui se doit d’être cohérente, envisageable et « plausible », entendre par là envisageable vu le contexte (en effet, après m’être renseigné auprès des personnes autorisées, je confirme que le voyage dans le temps n’est pas encore possible). Il est toujours compliqué de ne pas tomber dans la pirouette scénaristique, celle qui permet de faire passer l’ensemble avec un peu de poudre de perlimpinpin comme si de rien n’était. Et c’est donc très agréablement que nous découvrons la conclusion de la série proposée par Motoka Murakami, très cohérente, logique et parfaitement exécutée. La boule est bouclée, les éléments s’emboîtent parfaitement et la conclusion proposée est dévoilée sans précipitation. Une fin à la hauteur donc, que les lecteurs français auront patiemment attendue (comme déjà précisé plus haut).

 

Un gros succès au Japon… un flop en France

 

Lauréat du prix Tezuka donc, l’un des prix les plus prestigieux du manga au pays du soleil levant, Jin a été non seulement un succès critique auprès de ses pairs mais aussi un succès populaire, le titre ayant été adapté en un drama (série télévisée japonaise) de deux saisons et ayant même fait l’objet d’un K-drama (drama coréen).

 

 

Des succès qui ont sans doute convaincu Tonkam de se lancer dans l’aventure. Le public ne sera malheureusement pas au rendez-vous, Tonkam communiquant sur les très mauvaises ventes du titre, l’obligeant à passer sa publication à un rythme annuel pour les derniers volumes. Un « succès » qui vous oblige, chez lecteurs curieux, à vous tourner obligatoirement vers l’occasion si vous voulez découvrir l’oeuvre, la moitié des volumes étant indisponibles.

 

Manga mêlant l’histoire de la médecine à la grande Histoire, saupoudrée d’un brin de fantastique, Jin de Motoka Murakami est un titre qui aurait mérité un meilleur sort dans l’hexagone mais dont le destin n’est finalement pas si inattendu que cela. Les amoureux du Japon, connaissant en détails l’histoire nippone, seront ravis de cette uchronie, tout comme ceux passionnés par les séries médicales ou les films d’époque.

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